Tom Tom Caraïbes, 2013

Tom Tom Caraïbes est un environnement 3D qui déploie sur six niveaux des autres manières de visiter l’exposition Oracular/Vernacular proposée dans le cadre du Marseille Modulor (Mamo).

Il s’agit ici du premier projet de l’atelier d’architecture «multi-formes» qui tend à interroger l’espace d’exposition et les objets qui le constellent. Ces composantes ainsi que leur lieu d’accueil sont envisagés à travers le prisme des images de synthèse. L’espace de décentrement généré par la porosité du réel et du virtuel permet notamment de créer différents points de vue sur les œuvres présentées et de proposer d’autres versions de l’exposition. De plus, la plasticité offerte par la modélisation 3D permet de réaliser des gestes iconoclastes à l’égard des références artistiques et architecturales convoquées.

Par ailleurs, si l’espace du Mamo n’est pas extensible malgré le fait qu’il ouvre un point de vue telle une vigie vers une ligne d’horizon portée par la mer, les configurations numériques semblent en revanche offrir un large éventail de possibilités pour la construction d’espaces-temps mettant à l’épreuve les opérations et la physique mêmes qui les structurent. Le désir de notre part de donner du jeu à ce qui circonscrit physiquement et conceptuellement un événement culturel fait selon nous écho à la volonté de Le Corbusier de concevoir la Cité Radieuse comme un transatlantique repoussant les limites de l’architecture. Ce postulat nous invite à faire un pas supplémentaire qui nous projette dans d’autres dimensions dont les codes qui les régissent déplacent les genres établis et les modes de fonctionnement. Dans ce sens, Tom Tom Caraïbes se distingue aussi d’une grande partie des jeux vidéo car il n’a pas d’objectif en dehors du fait d’arpenter sa mise en abîme – ceci dans l’idée notamment de faire la critique de ses propres limites constitutives. Il est donc conçu comme une boucle recoupant différents espaces-temps à la croisée du passé, du futur et du présent évoquant la complexité de cette coexistence au sein d’un projet aussi bien artistique qu’architectural ayant pour ambition de considérer le contexte stratifié de son déploiement.

Descriptif des niveaux :

Niveau 1 : «Des yeux qui ne voient pas… Les paquebots» Ce premier niveau est à la croisée du passé et du futur. Cette longue berge de sable n’est pas sans rappeler l’espace-temps en suspension se situant au-delà des limites du monde connu dans lequel est condamné le capitaine Jack Sparrow au début du film Pirates des Caraïbes : Jusqu’au bout du monde (2007). Par ailleurs, vous pourrez y lire, sur les ruines de la Cité Radieuse, le manifeste de Le Corbusier traitant de l’importance pour l’architecture de la structure spécifique des transatlantiques et de la place que devrait avoir leur architectonique dans la construction. Par conséquent, tout comme pour sortir des limbes, il faut monter sur le navire qui permet d’inverser l’architectonique des mondes... Ici la toiture voûtée du Mamo est utilisée comme une coque de bateau vous permettant de naviguer sur le niveau 2.

Niveau 2 : «Oracular/Vernacular» Il s’agit du niveau qui rejoue l’exposition en la déployant en-dehors des murs du centre d’art dans lequel elle se trouve réellement. Vous pourrez donc voir d’un autre point de vue les œuvres qui constellent l’exposition Oracular/Vernacular au Mamo. Par ailleurs, vous y rencontrerez deux entités belliqueuses :
• L’institution culturelle et les artistes qu’elle légitime : ils sont représentés par la modélisation 3D du théâtre de Pierre Huyghe tiré de la vidéo This is not a time for dreaming (2004). Ce projet a été réalisé par l’artiste au sein du Carpenter Center for the Visual Arts de l’université de Harvard. De manière résumée cette vidéo traite de l’histoire de la commande de ce bâtiment à Le Corbusier et des archives concernant cette période tendue entre le maître d’œuvre et le maître de l’ouvrage. Le Carpenter Center fut exécuté en 1965 après la mort de l’architecte suisse et nous l’avons aussi intégré en image de synthèse sur ce niveau.
• Le «Black Pearl» : bateau du capitaine Jack Sparrow qui est la figure représentant le seuil servant à passer d’un monde à l’autre et donc d’un niveau à l’autre.

Niveau 3 (méta niveau) : «Mosaïque» Ce troisième espace-temps est un méta niveau qui intègre le projet d’une avataranthropie|avatarentropie imaginée par Michel Boisse. Ce diagramme en 3D est une modélisation de cette «cosmogonie sociale» qui s’implémente de manière opératoire dans la porosité du réel et du virtuel. Vous y découvrirez notamment le texte de Steve Paterson qui vous donnera des pistes de réflexions pour comprendre certains éléments du quatrième et du sixième niveau.

Niveau 4 : «Vernacular/Oracular» C’est une autre version de l’exposition Oracular/Vernacular, mais qui a subi les impacts du temps numérique, atmosphérique et physique. Vous y croiserez à nouveau deux assaillants :
• La même symbolisation de l’institution culturelle qui surfe sur les vagues du temps et des contextes.
• Un mobile géant qui évoque celui de l’artiste Xavier Veilhan présenté à l’occasion de la première exposition au Mamo durant l’été 2013. L’artiste s’inspirant régulièrement des travaux de Le Corbusier.

Niveau 5 : «La Planète des singes» C’est le niveau des archives du futur. On retrouve par exemple ce type de données paradoxales dans le film La Bataille de la planète des singes (1973), cinquième opus de la saga cinématographique La Planète des singes. Dans ce contexte, l’ensemble des œuvres de l’exposition sont regroupées comme autant de maquettes stockées sur des étagères. Ces modélisations sont à la fois des projets et des bibelots. Autrement dit, simultanément des objets en devenir et des artefacts obsolètes.

Niveau 6 : «Recharger les espaces-temps» Ce dernier niveau prend pour référence le travail de l’artiste anglais Jeremy Deller. Notamment le work in progress intitulé English Magic qui comprend entre autre une peinture murale représentant le designer anglais William Morris en train de couler le yacht de l’oligarque russe Roman Abramovitch et une version gonflable de Stonehenge. Dans le cadre de Tom Tom Caraïbes, ce monument est un centre d’attraction, entre le jeu et le portail permettant de relancer la relation paradoxale entre la notion de «vernaculaire» et d’ «oraculaire».

photo : Michel Boisse©